Erdgan – De Gaulle. Paris 1968 -Istanbul 45 years later

This article was published by L’Opinion 6 May 2013

Denis MacShane : Erdogan, le De Gaulle turc ?

Le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan est frappé par l’impitoyable « règle des dix » qui veut qu’après dix ans de pouvoir, il soit impossible de continuer à gouverner un grand pays. Tout comme Erdogan aujourd’hui en Turquie, le général De Gaulle se heurta au bout d’une décennie aux événements de 1968 qui jetèrent dans la rue étudiants, travailleurs post-prolétaires, syndicalistes et tous ceux qui ne supportaient plus sa figure prédominante. Tout comme De Gaulle, Erdogan tente de museler les médias, à ceci près que, contrairement à l’ancien président français, il ne peut pas s’appuyer sur l’armée qui dans cette crise est restée étrangement silencieuse – du moins jusqu’ici.

Tout comme De Gaulle, Erdogan a présidé à une croissance économique forte et à l’émergence d’une bourgeoisie libérale qui souhaite le maintenir au pouvoir. Et tout comme De Gaulle qui trancha le noeud gordien avec l’Algérie, Erdogan semble disposé à conclure la paix avec les Kurdes. Sous sa direction, la Turquie a conçu une politique étrangère gaullienne, refusant de s’aligner sur les positions définies par Washington à l’égard d’Israël comme de l’Iran.

La Turquie est désormais une grande puissance économique régionale. Alors que les pays arabes au sud et à l’est peinent à assumer leur modernisation, le curieux cocktail d’islam conservateur et d’économie néo-libérale d’Erdogan a permis à la Turquie de se mesurer avec les grands pays émergents, les BRICs. Erdogan et ses partisans de l’AKP sont bien sûr des musulmans convaincus, mais guère plus dévots que ne peuvent l’être les catholiques qui gouvernent aujourd’hui la Pologne ou l’Irlande. La Turquie rend hommage à l’islam en imposant des restrictions sur les ventes d’alcool, mais à ce jour, aucun touriste n’a eu de peine à se procurer une bière ou une bouteille de vin. Les femmes ne sont pas voilées, et Istanbul ressemble davantage à Naples ou Séville, en plus dynamique, qu’à Tunis ou à Marrakech. Le mouvement de protestation montre qu’Istanbul est une capitale européenne commes les autres, où naissent les grands mouvements sociaux depuis plus d’un demi-siècle. La Turquie n’est pas en passe de devenir la Syrie, l’Egypte ou encore l’Iran.

La France a attendu 13 ans après 1968 pour élire un président socialiste. Et pour lui aussi, la règle de dix s’est appliquée. Comme Mitterrand, Thatcher, Kohl ou plus récemment, Vladimir Poutine, tous ont déraillé après une décennie au pouvoir. Comme il est judicieux de la part des Américains de limiter la longévité de leur exécutif à huit ans!

En Turquie, l’ère post-Erdogan s’amorce. L’Europe doit activement soutenir la poursuite de la modernisation du pays. Il est très précieux d’avoir une démocratie turque fondée sur l’économie de marché et l’Etat de droit, qui regarde vers l’Ouest tout en envisageant son avenir dans un cadre à la fois méditerranéen et européen. Ceux qui dansent aujourd’hui sur la tombe d’Erdogan me rappellent ceux qui, en juin 1968, enterraient De Gaulle et le gaullisme. Le plus grand défi d’Erdogan est d’organiser une succession qui bâtira sur son héritage. S’il imposait un islam autoritaire en réponse aux manifestations, tous ses acquis seraient perdus.

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