Elections au Royaume-Uni : “Un ‘Brexit’ serait dévastateur pour l’Europe”
Par Sarah Halifa-Legrand
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Publié le 09-05-2015 à 16h59

Avec sa promesse d’organiser un référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l’UE, David Cameron mène son pays et l’Europe à “la catastrophe”, s’alarme Denis MacShane, ex-ministre travailliste des Affaires européennes. Interview.

Comment expliquez-vous la victoire écrasante de David Cameron, le leader du parti conservateur ?
- C’est la conséquence à la fois de la disparition de tous les sièges travaillistes en Ecosse au profit des indépendantistes et de la disparition des sièges des libéraux démocrates au profit des conservateurs. Cette victoire, c’est évidemment aussi la défaite du Labour, qui n’a pas su répondre aux attentes des électeurs.
Mais il faut être prudent. Souvenons-nous que la victoire de John Major en 1992 n’avait pas empêché son gouvernement, six mois plus tard, de sombrer dans les guerres internes et de rester dans les mémoires comme le gouvernement le plus misérable depuis la guerre. David Cameron a obtenu une majorité très étroite et risque d’être lui aussi très prochainement aux prises avec ses frondeurs anti-européens qui veulent la sortie du pays de l’Union européenne.
La promesse de David Cameron d’organiser un référendum en 2017 sur ce fameux “Brexit” (la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne) n’a pas influé sur le vote ?
- La question du référendum n’a pas fait partie des sujets de la campagne électorale. Les médias des autres pays européens ont accordé beaucoup plus d’attention à cette question que les médias britanniques. Il y a eu une conspiration du silence. Les conservateurs ont évité d’en parler pour ne pas faire peur aux grands patrons de la City, pro-européens contrairement aux petits patrons de PME qui se plaignent des contraintes de l’UE. Et les travaillistes ont également préféré se taire pour ne pas rappeler à leurs électeurs qu’en refusant la tenue d’un référendum, ils les privent de la possibilité de s’exprimer sur cette question.
De la même manière que dans les années 30 on évitait d’évoquer la menace de la guerre, on a refusé cette fois de considérer les conséquences d’un “Brexit”. Mais en étouffant tout débat sur les réels enjeux, ils ont laissé le champ libre à tous ceux qui critiquent l’Union européenne et font campagne pour en sortir.
La population britannique est-elle majoritairement favorable à un Brexit ?
- Les sondages sur cette question sont très difficiles à déchiffrer. Tout dépend de la formulation. Lorsqu’on demande : “Si l’Europe est réformée êtes-vous prêts à y rester ?”, la réponse est majoritairement oui. Lorsqu’on demande : “Etes-vous en faveur de l’Union européenne ?”, la réponse est non. Mais si la question posée est : “Etes-vous prêt à sortir de l’UE demain ?”, le résultat est alors 50/50. Reste qu’après cette élection, plus personne n’ose prendre pour argent comptant les sondages, qui nous avaient prédit un résultat très serré entre conservateurs et travaillistes !
David Cameron dit lui-même que son objectif n’est pas un “Brexit” mais la renégociation des termes d’adhésion de la Grande Bretagne à l’UE. Cependant, vous écrivez dans votre livre (“Brexit : How Britain Will Leave Europe”) que le “Brexit” est “probable”…
- Oui, parce que David Cameron veut l’Europe de ses rêves. Il ne souhaite pas sortir de l’UE à condition de vivre dans l’Europe de son choix. Mais comment va-t-il faire pour convaincre 27 Etats membres que ses demandes sont acceptables ? Il dit qu’il faut renégocier les traités. Comment compte-il obtenir une rediscussion des textes en si peu de temps, d’ici 2017 ? Et que va-t-il demander ? On ne sait même pas encore ce qu’il veut exactement.

On sait que le Medef britannique, la Confederation of British Industries (CBI), veut que l’Europe sociale ne s’applique pas au Royaume-Uni. Mais si David Cameron arrive le jour du référendum avec ce type de proposition, une partie de la gauche britannique, du Labour, des indépendantistes écossais, des syndicats pourraient être tentés de dire : nous votons contre cette Europe qui ne défend pas les droits sociaux. C’est ce qui s’est passé en 2005 avec le référendum sur le traité européen en France.

Sur son aile droite, David Cameron va par ailleurs continuer à être sous la pression des anti-Européens et anti-immigration du UKIP, qui, après avoir réclamé la tenue d’un référendum, vont faire campagne jour et nuit pour la sortie de l’Union européenne. S’ils n’ont obtenu qu’un siège, c’est parce que notre système majoritaire par circonscription ne reflète pas leur poids réel : si on avait eu un système purement proportionnel, UKIP aurait gagné 83 sièges (sur 650). Ils ont un bon réseau de conseillers municipaux, une tête d’affiche, Nigel Farage, qui passe très bien à la télé, et un score aux élections européennes de l’année dernière à plus de 25%. Leur discours pèse et va continuer à peser sur l’électorat : même le Labour a dû intégrer dans ses promesses un contrôle sur l’immigration…
Quelles seraient les principales conséquences d’un “Brexit” sur le Royaume-Uni ?
- Ce serait une catastrophe. Déjà parce si les Anglais votent pour sortir de l’UE, les Ecossais voteront certainement pour y rester. L’Ecosse a déjà montré, en donnant aux indépendantistes du SNP 56 des 59 sièges qui lui sont réservés à la Chambre des Communes, qu’elle prend le même chemin que le Québec. Un “Brexit” accélèrera la désintégration du Royaume-Uni. Ce ne sera plus le Royaume-Uni mais le Royaume désuni.

Mais il y aura beaucoup d’autres conséquences. Il faudra plusieurs années pour remplacer toutes les législations européennes. Et les investisseurs étrangers réfléchiront à deux fois avant d’aller s’installer dans un pays où ils n’auront pas accès au marché unique, à moins que les Britanniques n’adoptent le même statut que la Norvège, qui applique toutes les règles européennes… sans la moindre influence sur les décisions de l’Union. Il y aura une frontière entre l’Irlande du Nord et l’Irlande du Sud, qui n’existe pas actuellement. Si on impose des contrôles sur les mouvements des Européens chez nous, on s’exposera à des mesures de rétorsion contre les 2 millions de Britanniques qui résident dans l’UE.
A l’échelle internationale, les Américains seront horrifiés de voir leur allié le plus fiable en dehors de toutes les discussions européennes, dans l’incapacité d’influencer Bruxelles sur le commerce, l’environnement, la surveillance d’internet…
Et sur l’Europe ?
- Ce serait aussi dévastateur. Premièrement, l’Europe aurait, sur sa frontière Est, une Russie agressive qui cherche à la diviser, et, sur sa frontière Ouest, une Grande-Bretagne qui ne l’aime pas. Deuxièmement, cela déséquilibrerait l’Union européenne : l’Allemagne deviendrait totalement hégémonique. Troisièmement, les autres forces anti-européennes en Europe, Marine Le Pen en France, Geert Wilders en Hollande, au Danemark, en Finlande, en Suède et en Allemagne, seraient encouragées à réclamer elles aussi la tenue d’un référendum sur la sortie de leur pays de l’UE. Après le Brexit, et peut-être le Grexit, on risquerait d’avoir le Frexit, le Nexit…
Si le 60ème anniversaire du traité de Rome coïncide avec la sortie des Anglais, les 60 prochaines années risquent d’être marqués par des départs en chaîne. Un “Brexit” perturberait toute l’Europe. C’est à l’Europe de réagir vite. Pas de croissance, pas de réforme, beaucoup de chômage, un manque de leadership… son image n’est plus attirante. Soit elle s’organise pour résoudre ces problèmes, soit elle se désintègre.
Propos recueillis par Sarah Halifa-Legrand
Denis MacShane, ancien député travailliste et ex-ministre des Affaires européennes de Tony Blair, vient de publier : “Brexit : How Britain Will Leave Europe” (éd. I. B. Tauris, non traduit).

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