Figaro Interview

Denis MacShane : «Pourquoi la Grande-Bretagne va quitter l’UE»

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Par Florentin Collomp 
Mis à jour le 19/04/2015 à 21h26 | Publié le 19/04/2015 à 18h11
INTERVIEW – Pour l’ex-ministre travailliste, l’hostilité du monde politique, des médias, des affaires et de la culture à l’égard de Bruxelles rend inéluctable un «Brexit» en cas de référendum.
Propos recueillis par notre correspondant à Londres
Ancien ministre de l’Europe de Tony Blair, Denis MacShane est l’un des rares politiciens britanniques foncièrement europhiles. Dans son livre Brexit. How Britain Will Leave Europe ,l’ex-député travailliste redoute que son pays ne se dirige tout droit vers la sortie de l’Union européenne si David Cameron, qui promet un référendum d’ici à 2017, remporte les élections législatives du 7 mai.
LE FIGARO. – Quelles sont les probabilités de voir la Grande-Bretagne quitter l’Union européenne?
Denis MACSHANE. – L’ancien premier ministre conservateur John Major les estime à 50 %. Moi, je crois que, si un référendum a lieu, les courants antieuropéens très puissants dans la société britannique vont s’unir de façon irrémédiable pour nous entraîner vers une sortie de l’Europe. Ces forces hostiles à l’Europe dans le monde politique, les médias, les affaires, la culture sont tellement vives qu’il me paraît irréaliste d’imaginer un renversement de tendance.
Quels sont ces courants antieuropéens?
Ce ne sont pas des composantes marginales de la société, comme en France, mais ils en constituent le cœur. Sur le plan politique, le Parti conservateur est devenu presque entièrement eurosceptique. Il est impossible d’être désigné son candidat aux élections législatives si l’on montre le moindre sentiment favorable à l’Europe, c’est un critère de sélection. Ajoutez à cela les 25 % de réserves de voix aux européennes de l’Ukip (United Kingdom Independence Party), qui n’attendent que l’opportunité d’un référendum pour se manifester. Au Parti travailliste, la seule politique européenne, c’est de ne pas en parler. Son leader, Ed Miliband, est européen par sa culture et ses origines, mais on ne l’a jamais entendu prononcer un discours proeuropéen. Il a fait le choix courageux de ne pas promettre de référendum, contre l’opinion de nombre de ses proches. Dans les médias, si vous additionnez les voix des tabloïds, du Daily Telegraph, de la presse Murdoch avec le Sun et le Times, c’est un peu comme si vous imaginiez Le Figaro, Libération, Le Parisien, Le Point, L’Express répéter tous les jours les mensonges de Marine Le Pen sur l’Europe. De plus, le débat sur l’immigration, le plus toxique des sujets politiques, a maintenant fusionné avec la question de l’appartenance européenne, à travers la notion de liberté de circulation. Enfin, les entreprises ne cessent de se plaindre depuis vingt ans de bâtons dans les roues mis par Bruxelles.
«Londres a ­offert in extremis un énorme chèque et d’immenses pouvoirs aux Écossais pour qu’ils restent. Il est difficile d’imaginer Bruxelles faire d’énormes cadeaux aux Britanniques pour les retenir»
Les milieux d’affaires britanniques ne sont-ils pas inquiets du risque de Brexit?
C’est la position des grands patrons de la Confederation of British Industries, mais ils y mettent tellement de conditions que cela favorise en fait la défiance à l’égard de l’Europe. Ils réclament une réforme en profondeur de l’Union européenne, accusée d’être trop bureaucratique, de leur imposer trop de normes et de réglementations, d’être insuffisamment dynamique, et ils rejettent l’Europe sociale. Le patron des British Chambers of Commerce, qui représente plutôt les petites et moyennes entreprises, réclame qu’on avance le référendum à 2016. Cela accroîtrait le risque d’un vote négatif, en réduisant les chances d’obtenir des réformes. Même un champion du business britannique comme James Dyson répète à l’envi qu’il se porterait mieux hors de l’UE.
Un sondage récent montrait un rebond du soutien au maintien dans l’UE. N’êtes-vous pas trop pessimiste?
Les sondages vont et viennent. Au mieux, c’est 45 % de personnes qui accepteraient de rester dans une Europe réformée. Cela en laisse 55 % qui refusent de se prononcer pour cette option, soit parce qu’ils ne savent pas, soit parce qu’ils préfèrent sortir. Un référendum est dangereux. Les Européens, comme les Français en 2005, ont tendance à voter non quand on les interroge sur l’Europe. De plus, si Cameron est réélu le 7 mai, il aura été au pouvoir depuis sept ans en 2017, avec de forts risques d’impopularité. La tentation sera grande de voter non pour le sanctionner.
Ne peut-on pas miser sur un réflexe de raison du peuple britannique, à l’instar des Écossais, qui ont choisi de rester au sein du Royaume-Uni?
L’Écosse dans le Royaume-Uni, c’est un mariage de 307 ans, certes avec quelques frictions. La Grande-Bretagne et l’Europe, c’est une cohabitation de quarante ans à vingt-huit, où chacun fait chambre à part. Les Anglais pensent que ça leur coûte très cher, qu’ils n’ont rien à y gagner et qu’ils doivent de surcroît accueillir chez eux tous les parents pauvres de l’Union. En Écosse, tous les sondages, sauf un, trois semaines avant le référendum, donnaient une large majorité au statu quo. Pris de panique, Londres a offert in extremis un énorme chèque et d’immenses pouvoirs aux Écossais pour qu’ils restent. Il est difficile d’imaginer Bruxelles faire d’énormes cadeaux aux Britanniques pour les retenir.
«Le pays perdrait son accès privilégié au marché unique, qui représente la moitié de son commerce extérieur. Hors de l’UE, le Royaume-Uni n’aurait plus aucun poids face aux États-Unis ou à la Chine»
Pourquoi tant de haine pour l’Europe en Angleterre?
Ce n’est pas de la haine. Des centaines de milliers d’Anglais vivent en France ou en Espagne. Mais imaginez qu’en France l’un des grands partis de gouvernement, le PS ou l’UMP, soit fondamentalement antieuropéen. C’est le cas en Grande-Bretagne: dans les années 1980, c’étaient les travaillistes qui étaient hostiles à l’Europe. En 1983, ils faisaient campagne pour un retrait total. Depuis vingt ans, ce sont les conservateurs. Soutenus par la presse, ils mènent une propagande antieuropéenne permanente. Les David Cameron, George Osborne, Boris Johnson ont commencé leur vie politique quand Margaret Thatcher était idolâtrée pour sa résistance à Jacques Delors. Les Anglais n’aiment pas Bruxelles parce qu’on leur répète à longueur de journée que l’Europe est mauvaise pour eux. Boris Johnson, le maire de Londres, quand il était journaliste à Bruxelles, passait son temps à inventer des histoires pour ridiculiser et nuire à l’Europe. Dans son dernier livre sur Churchill, il parle d’une «Union européenne nazie contrôlée par la Gestapo». Il faut le faire!
Est-il possible de renverser cette vision manipulée?
Quand je pose la question aux historiens, ils me répondent: il faudrait que la Grande-Bretagne ait été envahie et occupée pendant quatre ou cinq ans. Plus sérieusement, l’Europe était attirante pour les Britanniques dans les années 1970 et 1980, quand l’économie y était bien plus performante que la leur. Cela s’est inversé depuis l’introduction de l’euro. Donnez-nous cinq ans de croissance à 3 % dans la zone euro et vous verrez qu’on redécouvrira les mérites de l’Europe.
Si les travaillistes gagnent les élections de mai, le danger de Brexit est-il évacué?
Ed Miliband ne reviendra pas sur sa position de ne pas organiser de référendum. C’est son seul faible crédit au sein de la communauté des affaires. Si les conservateurs perdent, on peut imaginer deux scénarios. Soit ils opèrent une quasi-fusion avec l’Ukip, avec un eurosceptique invétéré comme Boris Johnson à leur tête – et la question restera au centre de la vie politique. Soit ils comprennent que leurs campagnes antieuropéennes depuis vingt ans ne les ont pas servis sur le plan électoral et entreprennent un aggiornamento.
Au fond, serait-ce une telle catastrophe si le Royaume-Uni quittait l’Europe?
Oui. Nous sommes le pont entre le capitalisme mondial et l’Union européenne à travers la City, qui perdrait toute son influence hors de l’UE. Le pays perdrait son accès privilégié au marché unique, qui représente la moitié de son commerce extérieur. Hors de l’UE, le Royaume-Uni n’aurait plus aucun poids face aux États-Unis ou à la Chine. Pour l’Europe, cela créerait un précédent risqué. Marine Le Pen aurait tous les arguments pour réclamer un référendum en France. Après le Brexit, suivrait le Frexit.

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